Quelles perspectives l’augmentation des importations d’équipement militaire en Asie du Sud-Est peut-elle apporter à la France?

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Les pays d’Asie du Sud-Est, région imbriquée entre la Chine et l’Australie, ont fortement augmenté leurs importations d’équipements militaires, depuis la fin des années 2000 et le début des années 2010. Par exemple, l’Indonésie est passée de 5 838 millions de dollars US en 2011, à 7,6 milliards en 2015, avec un pic de 8,4 milliards en 2013. Les Philippines ont dépensé 2,7 milliards de dollars US en 2011 et 3,9 milliards en 2015. Concernant le Vietnam, bien que les chiffres ne soient que des estimations, une hausse est observée, avec des dépenses s’élevant à 2,7 milliards de dollars US en 2011, et à 4,6 milliards en 2015 (1). Le nombre d’achats de sous-marins augmente aussi. Singapour a fait l’acquisition de deux sous-marins de classe Archer en 2013 et l’Indonésie de trois sous-marins sud-coréens Chang Bogo en 2012. Comment expliquer cette croissance et quelle place peut-elle espérer y tenir?

Comment comprendre l’augmentation du volume d’équipements militaires en Asie du Sud-Est?

Alors que certains parlent de« course à l’armement », il faut être prudent et ne pas transposer des schémas datant de la guerre froide aux conjonctures actuelles.

En effet, une course à l’armement est un phénomène spécifique, clairement défini par Colin S. Gray de la manière suivante:

«Les conditions basiques suivante doivent être réunies pour parler de course à l’armement:

  1. Il doit y avoir deux ou plus de parties, conscientes de leur antagonisme.
  2. Elles doivent structurer leurs forces armées en mettant l’accent sur la probable efficacité de ces forces en combat avec, ou en tant que dissuasion de l’autre partie dans la course.
  3. Elles doivent rivaliser en terme de quantité (hommes, armes) et/ou de qualité (hommes, armes, organisation, doctrine, déploiement).
  4. Il doit y avoir une augmentation rapide en quantité et/ou en amélioration de la qualité.»(2)

Ces critères concordaient avec les évènements de la guerre froide durant laquelle les États-Unis et l’Union Soviétique cherchaient constamment à rivaliser militairement tant en quantité qu’en qualité. Cela semble néanmoins moins évident pour le cas de l’Asie du Sud-Est aujourd’hui car seul le quatrième critère correspond à la situation dans la région.

Les États sud-est asiatiques ne se considèrent pas les uns les autres comme des menaces vitales. Certes, chacun souhaite obtenir le leadership régional mais sans pour autant menacer ses voisins. Ainsi, si on devait parler de course, elle serait dirigée contre la Chine. Ceci semble néanmoins peu probable. Aucun État de la zone ne peut rivaliser avec la taille du géant chinois ni avec son armée. Pour expliquer la montée des importations d’équipements militaires il faut regarder ailleurs.

Tout d’abord, la Chine inquiète plusieurs pays de la zone, tout particulièrement les Philippines et le Vietnam. Ces pays se disputent la souveraineté de certaines îles, récifs, atolls et bans de sable dans les eaux de la mer de Chine méridionale. Des accrochages ont eu lieu et la Chine pratique une politique de fait accompli, c’est-à-dire, qu’outrepassant les lois et traités internationaux, elle agit comme si ces résidus territoriaux lui appartenaient, en construisant notamment des plateformes et en y envoyant des pêcheurs. Elle exécuta un coup de maître en mai 2014 lorsqu’elle installa une plateforme pétrolière, accompagnée de toute une armada, dans les eaux maritimes vietnamiennes. Le géant chinois ne tient pas compte non plus de la décision de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye. Cette dernière a rejeté en effet en juillet 2016 les revendications des autorités chinoises sur la mer de Chine méridionale.

Ensuite, les États sud-est asiatiques cherchent à rattraper leur retard militaire. En effet, une partie des équipements et matériels est désuète. Par exemple, certains navire philippins, fournis par les États-Unis, avec qui les Philippines entretiennent des relations diplomatiques privilégiées, datent de la Seconde Guerre mondiale. Il est donc nécessaire pour les pays de la région de moderniser leurs armées, ce que la forte croissance économique actuelle dans la zone permet de faire maintenant.

Enfin, toujours dans la tentative d’expliquer la croissance du nombre d’achat d’équipements militaires, on peut mentionner la « lutte » pour le leadership régional. Si les développements économiques de tous les États d’Asie du Sud-Est sont évidemment inégaux, il demeure qu’aucun État n’est perçu comme leader de la région. Ainsi, le facteur militaire pourrait permettre à un État de se démarquer des autres et d’obtenir ce rôle.

Comment la France peut-elle tirer parti de ce phénomène?

Cette croissance peut être vue comme une opportunité pour les industriels français. Si la demande croît, les ventes augmenteront nécessairement elles aussi.

L’Hexagone a déjà su se faire une place confortable dans la région sud-est asiatique, puisque de nombreux constructeurs français exportent dans la région, tels que DCNS, Airbus, Sagem et Thalès. En plus des ventes effectuées, la présence de ces industriels se traduit aussi par des partenariats avec des acteurs locaux et des succursales. Pour mieux illustrer la présence française, précisons que la France est le premier fournisseur en équipement militaire de la Malaisie et le deuxième de Singapour, ce dernier étant le cinquième importateur mondial d’armement.

Néanmoins, même si de nombreux contrats sont signés ou en cours de signatures, la France doit faire face à de nombreux concurrents. Les cas les plus marquants sont ceux du Vietnam et des Philippines, qui se fournissent quasi-exclusivement en Russie et aux États-Unis. Il est intéressant de s’attarder sur ces deux cas qui peuvent présenter la perspective d’évolution la plus grande.

Près de 95% des équipements militaires vietnamiens sont russes. l’armée vietnamienne doute cependant de ce matériel russe, à la suite de plusieurs accidents. Elle est donc intéressée par d’autres fournisseurs étrangers, mais la sphère politique ne souhaite pas se détacher de la Russie. De plus, les militaires restent rattachés à cette dernière, puisque chaque officier vietnamien doit y suivre une formation de trois ans.

Concernant les Philippines, leur système d’acquisition avantage les Etats-Unis. Ayant une infrastructure d’achat d’armement de taille réduite, l’archipel a recours aux Foreign Military Sales, c’est-à-dire qu’il s’agit de contrat d’État à État. Les États-Unis emploient cette méthode, mais elle n’est pas autorisée par l’Union européenne, empêchant la France d’y recourir. La structure du Department of Acquisition philippin ne permet en outre pas de traiter directement avec les industriels.

La porte n’est toutefois pas entièrement fermée à la France. Les Philippines sont lasses du matériel américain, obsolète et non adapté aux enjeux sécuritaires, tels que des gilets pare-balle de « troisième main ». De plus, un autre inconvénient, et non des moindres, est que l’équipement américain est sous le joug de la régulation américaine ITAR (International Traffic in Arms Regulation). Cette régulation permet à Washington d’avoir un droit de regard quant à l’utilisation des équipements américains de défense exportés. Ainsi, le pays acheteur n’est pas entièrement libre sur l’usage de son matériel. L’avantage pour la France est qu’elle ne recourt pas à une régulation de la sorte et que son équipement vendu est ITAR free. En outre, la France étant présente sur plusieurs théâtres opérationnels dans diverses régions du monde, son équipement est combat proven, c’est-à-dire mis à l’épreuve dans le cadre d’opérations extérieures. Cela garantit son efficacité sur le terrain.

Il faut toutefois prendre en compte les résultats des dernières élections présidentielles américaines. Si les relations entre Barak Obama et Rodrigo Duterte, actuel président philippin, étaient tumultueuses, l’élection de Donald Trump peut renverser la balance et maintenir le quasi-monopole américain sur l’armement aux Philippines.

La région sud-est asiatique offre donc un marché fort intéressant pour la France puisque les importations d’équipement militaire y sont en nette augmentation. La croissance économique de la zone lui permet de mettre à niveau ses armées et armement. Alors que les équipementiers sont bien implantés dans certains pays, tels que Singapour, l’Indonésie et la Malaisie, le Vietnam et les Philippines semblent être des marchés difficilement atteignables.

Un appui politique serait le bienvenu pour renforcer la présence des industriels français en Asie du Sud-Est. Cependant, la diplomatie française se concentre sur des zones plus proches, telle que l’Europe, et où ses intérêts sont plus forts, comme dans la bande sahelo-saharienne. Bien que la présidence Hollande ait fait part de sa volonté d’accroître la présence de la France dans la région sud-est asiatique, dans les faits il n’y a pas eu d’évolution notable. Le capitaine de frégate Louis-Hervé Lambert critique ce manque d’investissement de la manière suivante : « Alors que les regards de la France sont tournés vers sa politique […] tout semble à concourir à ne pas élargir notre vision vers l’Asie du Sud-Est qui est pourtant devenue le centre de gravité géographique de la mondialisation.» (3)

Anne Radigue

 

(1) Military Expenditure, data for world regions from 1988-2015, consulté le 4 avril 2016, disponible sur : https://www.sipri.org/sites/default/files/Milex-constant-USD.pdf

(2) 1. « (I) There must be two or more parties, conscious of there antagonism.

2.They must structure their armed forces with attention to the probable effectiveness of the forces in combat with, or as deterrent to, the other arms race participants.

3. They must compete in terms of quantity (men, weapons) and/or quality (men, weapons, organization, doctrine, deployment).

4. There must be rapid increases in quantity and/or improvments in quality. » Gray, Colin S., « The Arms Race Phenomenon. », World Politics, 1971, vol.24, n°1, p.39-79 https:// www.jstor.org/stable/2009706?seq=3#page_scan_tab_contents, p.41

(3) Lambert, Louis-Hervé, « L’impossible pivot de la France vers l’Asie du Sud-Est ? », Revue de Défense Nationale, 15 avril 2015, consulté le 1er mai 2016, disponible sur : http://www.defnat.fr/site_fr/pdf/Lambert%20- %20L%E2%80%99impossible%20pivot%20de%20la%20France%20vers%20l%E2%80%99Asie%20du %20Sud-Est%20(T%20635).pdf, p.1

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