La société et les forces armées : les enjeux de la représentativité des armées.

armee syndicat Le Drian
Avant les événements tragiques de 2015 et le retour de l’armée sur le devant de la scène nationale en France, la société civile portait un regard distant sur la classe militaire, que l’on pourrait qualifier d’indifférence bienveillante. Elle ne suscitait que peu d’intérêt malgré le respect de la fonction.

Aujourd’hui, le militaire bénéficie d’un soutien plus affirmé de la part de ces concitoyens. Toutefois, l’assise de ce soutien demeure fragile puisque le lien avec la défense des intérêts supérieurs de la Nation qui motive son engagement est difficile à mettre en valeur. À la suite de la suppression de la conscription, ont fleuri nombre d’articles et de conférences sur la notion de « lien armée-nation », expression souvent usitée par les militaires.

En effet, l’abolition du service national et la fin de la menace aux frontières auraient entraîné un désintérêt voire une désaffection des Français pour l’armée qui a suscité l’inquiétude de la classe militaire. La réflexion sur ce lien « armée-nation » a conduit à un changement sémantique : nous parlons actuellement de relation « armées-société », plus neutre et reflétant mieux le contexte actuel. Au-delà du changement sémantique, cet article a pour objectif d’appréhender l’état des relations entre les armées et la société en France. Il nous est apparu que cette relation se réalisait essentiellement à travers deux vecteurs principaux : le rôle social de l’armée et sa capacité à représenter la société.

Le rôle social de l’armée

Pour le Maréchal Lyautey, le rôle moderne de l’officier était celui d’ « éducateur de la Nation entière » (1). Moins présente qu’aux États-Unis – où le soldat possède un niveau d’éducation supérieur au civil moyen, cette vision de l’armée comme vecteur d’éducation perdure en France. L’armée représente également un ascenseur social, un levier d’intégration, la possibilité d’acquérir un statut et un respect plus difficilement imposable dans le civil. Elle est notamment le « premier employeur de France » en recrutant entre 20000 et 25000 personnes par an.

L’armée a fourni un effort particulier ces dernières années pour les jeunes de 16 à 25 ans les plus vulnérables, c’est-à-dire ne disposant pas ou peu de bagage éducatif et culturel et souffrant de conditions sociales défavorables. Elle a lancé à leur égard plusieurs programmes éducatifs et monté des associations permettant l’intégration de ces jeunes dans le monde du travail. L’armée s’investit notamment dans les banlieues où elle représente une voie de sortie pour nombre de jeunes déconnectés du monde du travail. Afin du susciter plus d’intérêt, la fonction militaire se doit de rester en lien avec la société pour laquelle elle agit, c’est là tout l’enjeu du principe de représentativité. 

Les enjeux de la représentativité

La communauté militaire représente à peine 0,5% de la population, mais elle devrait être un échantillon représentatif de la société. Dans sa composition, l’armée se doit d’être proche de ceux qu’elle défend et d’être à l’image de la société sans pour autant se confondre avec elle, et ce pour plusieurs raisons. En effet, le principe de représentativité répond à un impératif de légitimité, de crédibilité et de soutien social et politique.

Cependant, ce principe souffre de plusieurs difficultés dans son application. Tout d’abord, l’entrée dans le corps militaire se fait par différents critères de sélection. Les conditions d’exercice du métier des armes impliquent une première uniformisation des recrues. L’armée constitue donc un corps relativement jeune où la moyenne d’âge est de 33 ans contre 41 ans dans l’ensemble de la France (Insee 2016).

D’autre part, ces conditions supposent certaines capacités physiques et ouvrent donc peu l’accès aux personnes en situation de handicap. Il faut cependant souligner que plusieurs programmes du Ministère de la Défense ont été mis en place afin de favoriser le recrutement des travailleurs handicapés. Enfin, ces critères de sélection peuvent également être prohibitifs pour les femmes dans certains cas.

La question de la féminisation de l’armée française reste une des premières lorsque l’on aborde les enjeux de la représentativité. En effet, même si la France figure aux premiers rangs mondiaux en terme de féminisation du personnel militaire, les femmes ne représentent que 15% de celui-ci alors qu’elles constituent 51,3% de la société française (Banque Mondiale). De plus, on les retrouve très peu dans les fonctions de combat. Le débat entre le principe d’égalité de traitement et le principe de différenciation n’a pas encore été tranché, toutefois, il ne semble pas virulent au sein de l’armée.

 

Dans son rapport du 2 juin 2015 sur la possibilité d’un service civique de défense, la Commission de la Défense Nationale et des Forces Armées déplorait « une jeunesse en panne d’intégration républicaine » et des dispositifs de substitution au service national peu efficaces.

Elle recommande à cet égard de s’appuyer sur le savoir-faire des armées pour mettre en place un service civique de défense au profit de la jeunesse. Cette proposition n’a pas été adoptée.

Le lien entre les armées et la société reste (une question en suspend et) un sujet de réflexion à part entière sur lequel devra se pencher l’administration élue en 2017. Une bonne image de l’armée auprès des Français ne garantit pas une adhésion totale à ses missions, un intérêt pour les questions de Défense poussé et l’acceptation de l’effort financier qui les accompagne, mais elle y contribue largement.

Lilly Formaleoni

(1) Maréchal Lyautey « Le rôle social de l’officier », Revue des Deux Mondes, 1891.
Louis-Hubert Lyautey : Maréchal de France, grand officier d’honneur et membre de l’Académie française.

Ressources complémentaires :

  • Publication du Centre d’Etude et de Prospective Stratégique (CEPS), « Les armées dans la cité », février 2012.
  • Bernard Boene, La représentativité des armées et ses enjeux.
  • Vincent Porteret, Peut-on en finir avec le lien armée-nation ?
  • Jankowski Barbara, « Les relations armées-société en France », Revue Pouvoirs, 2008 (n° 125).
  • Assemblée Nationale, « Défense : service civique de Défense » Rapport au nom de la Commission de la Défense Nationale et des Forces Armées.
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