Interview de Jean-Marie BOCKEL

sénateur Jean Marie Bockel
Accès-Défense s’est entretenue avec Jean-Marie Bockel, avocat et homme politique. Ancien ministre du Commerce, plusieurs fois Secrétaire d’État, notamment à la Défense et aux anciens combattants, il est aujourd’hui sénateur du Haut-Rhin et membre de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées.

Quel est, selon vous, l’état des relations entre armées et société ?
Mon regard remonte jusqu’à la période où j’ai effectué mon service militaire. Sur cette quarantaine d’années, on peut dire que la relation a connu des hauts et des bas même si elle a toujours été plutôt bonne. C’est une relation qui est traversée par des sentiments divers. Pour une partie des Français, on retrouve une part de nostalgie concernant surtout le service militaire. Il y a également une forme de fierté, que l’on remarque notamment lors du 14 juillet, cette fierté est liée à la conscience d’un certain nombre de citoyens que l’armée française reste une armée digne de ce nom, capable de se battre lorsque cela est nécessaire ce qui est le cas de très peu d’armées du monde occidental, et une armée qui est à l’image de la nation. En effet, l’armée professionnelle est à l’image de la jeunesse française telle qu’elle est aujourd’hui dans sa diversité sociologique, ethnique, confessionnelle et philosophique.De surcroît, l’armée est aujourd’hui l’institution française qui est capable d’insérer les jeunes qui s’y engagent autour d’une démarche à la fois professionnelle et de cohésion. La dimension morale est assez remarquable. C’est une entité qui est capable de se surpasser au service de la communauté nationale et qui est encadrée par des gens qui ont à la fois un idéal et un niveau de compétence. Toutes ces raisons font que les relations entre les armées et la société sont à mon avis plutôt bonnes. Evidemment les événements récents, avec la dimension d’engagement et les débats sur la notion de réserve dans lesquels j’ai été très impliqué, viennent renforcer ce lien.

Quel rôle joue la presse dans ces relations ?
Il y a presse et presse. Aujourd’hui, sur la question de la Défense nationale en général et de l’armée en particulier, s’expriment deux types de presses : la presse généraliste ou la presse spécialisée. Au sein de la première, les questions de défense sont rarement traitées avec précisions. Toutefois, il existe au sein de cette presse généraliste, des journalistes de défense qui sont des personnes qui savent de quoi elles parlent et qui sur un certain nombre de fondamentaux ont des regards convergents malgré leurs orientations politiques. Ils représentent ainsi une forme de consensus français sur la question militaire y compris sur certains de ses aspects plus controversés tels que la dissuasion nucléaire.Les militaires français ont l’intelligence d’établir avec ce « club » de journalistes référents de défense une relation privilégiée qui crée un lien. L’armée montre et dit beaucoup contrairement à ce que d’aucuns pourraient croire. C’est ce qui fait qu’elle a plutôt bonne presse. Les questions de Défense ne sont que rarement un enjeu électoral direct.

Au regard du contexte sécuritaire français, pourraient-elles prendre une place plus importante lors des élections présidentielles en 2017 ?
Oui et non. La dimension sécuritaire est en train de devenir une question plus importante que par le passé, ce qui semble logique au regard de l’actualité ; et au sein de cette question sécuritaire, la dimension « Défense nationale » grandit de part la nature de la menace. La question sera donc plus importante lors des débats pour la présidentielle qu’elle ne l’était auparavant.
D’un autre côté, l’importance de la menace et des agressions abaisse conséquemment la contestation et la remise en cause soit de l’idée même d’une armée, soit des moyens qui y sont consacrés.

Le Ministère de la Défense a perdu 20% de son budget en 25 ans passant conséquemment de 39 milliards en 1990 à 31,4 milliards en 2015. Que pensez vous de cette baisse ? Peut-elle mener à un décrochage stratégique français ?
Si vous m’aviez posé cette question il y a trois ou quatre ans je vous aurais dit oui. Nous avions à la fois l’armée des précédentes Lois de Programmation Militaires (LPM) et des menaces nouvelles ainsi qu’un nouvel engagement. La commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat avait déjà lancé l’alerte, toutes tendances confondues.Mais aujourd’hui, nous voyons bien que l’un des effets positifs de l’engagement de notre armée est que plus personne, devant la réalité des faits, ne conteste la nécessité d’une mise à niveau de notre outil de défense, même dans le contexte budgétaire que nous connaissons aujourd’hui. Et par voie de conséquence les mesures sont prises, donc aujourd’hui, je ne crains pas le décrochage stratégique puisque je sais que la tendance est à la mise à niveau : « nécessité fait loi ».

La France doit-elle revoir son modèle d’armée afin de s’adapter aux menaces qu’elle affronte ?
La France a toujours repensé en permanence son modèle d’armée et chaque fois que les évolutions étaient tardives le modèle à été fragilisé. Ce qui se passe en ce moment accélère certaines évolutions comme par exemple la place des forces spéciales ou, sur le plan technologique, la montée en puissance des hélicoptères. La prise en compte de la multiplication des OPEX dans l’organisation territoriale est aussi une adaptation de notre armée. Aujourd’hui, un des axes forts du travail que nous avons fait sur la réserve militaire et la garde nationale a été de combler les déserts militaires, conséquence de la réduction du format des armées.La nouvelle menace, les nouveaux engagements et les réflexions que cela suscite vont forcément amener du changement dans le modèle de l’armée française. Il faut souligner que le corps militaire avait anticipé les lacunes. La plupart de ces évolutions étaient soit des demandes déjà formulées par les militaires, soit commençaient déjà à être mises en oeuvre. L’armée qui risque le plus d’être impactée par ces changements est l’armée de Terre mais elle s’y est préparée et ne sera pas prise de court.

La Force de dissuasion française est répartie au sein de deux composantes à la fois navale et arienne. Le maintien de cette force représente chaque année 0,2% du PIB et 11% du budget de la Défense. Certains analystes et politiques estiment qu’il n’est pas nécessaire de maintenir la force de dissuasion au sein des deux composantes. D’autres, plus radicaux, estiment que la France devrait tout simplement abandonner sa force de frappe stratégique. Qu’en pensez vous ?
Je suis très clairement sur la position classique, celle de préserver la dissuasion nucléaire. Je considère que pour une puissance moyenne comme la France, le fait d’être membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU) est une responsabilité politique et morale dans un monde dangereux, mais également un avantage compétitif. L’engagement militaire, la capacité à faire la guerre est une particularité que nous avons. Est-ce un hasard si nous sommes le seul pays européen qui fait la guerre en ce moment ? Nous avons une légitimité et une crédibilité indéniable. La dissuasion est pour moi le corollaire de l’exercice d’une influence au sein du concert des nations, lié à notre place de membre permanent au Conseil de Sécurité. Donc tant que l’on pense que dans le monde qui vient la dissuasion a son importance, il faut la conserver et ce, sous ses deux composantes. La dissuasion nucléaire n’est crédible que si elle est véritablement dissuasive, vue par les alliés et les ennemis comme une capacité de riposter efficacement à coup sûr.Bien sûr, l’arme nucléaire est faite pour ne pas s’en servir et c’est pour cela qu’il faut que des États démocrates et responsables puissent exercer cette dissuasion, que ce ne soit pas seulement des pays comme la Corée du Nord par exemple. Nous devons avoir une dissuasion digne de ce nom allant de pair avec une stratégie d’influence et d’exercice de la puissance.

L’industrie de Défense française est l’une des plus performante et innovante du monde. Toutefois, les déficits budgétaires l’augmentation des coûts des équipements de défense poussent cette industrie à s’appuyer de plus en plus sur les exportations. La concurrence mondiale en matière d’équipements de défense étant de plus en plus féroce, quelles solutions s’offrent à la France pour maintenir sa position ?
Nous avons une industrie de défense parce que nous avons une Défense. A ce titre, l’exemple du Rafale est significatif : nous n’aurions pas eu une armée de l’air comme la notre, il n’y aurait jamais eu ce développement. Et cela vaut pour tous les aspects y compris la haute technologie ou des équipements plus basiques. Tant que l’on aura une Défense, on aura la capacité d’avoir une industrie de défense performante. Après, naturellement une industrie de défense ne peut dans presque aucun pays, exister uniquement avec la Défense nationale, il faut forcément qu’elle soit présente sur les marchés. Les deux vont de paire.Il y a certainement une dimension morale : vendre des armes est une chose délicate mais si nous voulons nous défendre, il faut avoir une industrie d’armement, et si nous voulons garder cette industrie il faut, en respectant des règles strictes, accepter le principe de vendre à l’extérieur, avec effectivement la prise de risques que cela implique. Tout ce qui est militaire est une prise de risque, l’alternative est un risque encore plus grand.Je dirais que nos industries de défense ont connu des périodes beaucoup plus difficiles avec des programmes qui étaient étalés dans la durée, jusqu’à la limite de la crédibilité parfois. Aujourd’hui, je pense que l’on bénéficie d’une nouvelle dynamique liée aussi à notre place dans la défense du monde. Par contre, je fais partie de ceux qui pensent que s’il y a un domaine dans lequel l’Europe devrait pouvoir progresser, dans le respect de la souveraineté des pays, c’est la Défense européenne. Il y aura beaucoup d’étapes à franchir, j’espère que cela passera tout d’abord par une Europe plus politique. Mais dans le domaine de l’armement on pourrait faire beaucoup mieux. Evidemment, nous avons quand même eu de grandes réussites – même si elles sont parfois difficiles à finaliser comme l’A400M. Il faut que les pays européens arrivent à se remettre en question et à progresser afin de développer ensemble les armes de demain pour le plus grand bien des industriels de l’ensemble des pays.

Certains pays anglo-saxons ont de plus en plus recours à des sociétés militaires privées tant sur le territoire national qu’à l’étranger pour soulager les forces de l’ordre de certaines missions. Compte tenu de la baisse des budgets militaires et plus globalement des difficultés économiques du pays, que pensez vous de cette option ?
J’y suis très défavorable à leur emploi sur des missions de combat. Autant je suis acquis à l’idée que l’on puisse faire appel au privé, y compris pour certaines missions sur le terrain. Mais même pour certaines missions logistiques aujourd’hui on voit bien la limite de l’exercice. Nous sommes d’ailleurs revenus sur certaines décisions à ce sujet, notamment sur les questions de logistique type cuisine et autre. Autant pour ce qui est combat j’y suis extrêmement défavorable : l’armée française se tient au niveau technologique et professionnel et c’est aussi une question d’éthique. Je pense que ce que l’on a à gagner est extrêmement faible par rapport à ce que l’on pourrait perdre. C’est porteur de dérives, c’est une rupture dans la chaîne de commandement et c’est le risque d’une culture militaire différente. Ce n’est heureusement pas dans la philosophie française actuelle et à mon avis, du point de vue doctrinal c’est une erreur.

La France est l’un des seul pays capable d’intervenir militairement au-delà de son entourage immédiat. C’est d’ailleurs, ce que l’on peut observer au Mali, en Irak, au Kosovo ou encore dans l’océan indien. Comment concevez vous l’implication française à l’étranger ?
Nous avons une vocation principale par rapport aux menaces d’aujourd’hui, la France est notamment présente dans l’axe sahelo-saharien et plus largement de la Mauritanie à Djibouti. La base militaire d’Abu Dhabi peut être considérée comme la continuation de cet axe. Notre doctrine de protection se situe là où sont situés nos intérêts en termes de défense et de sécurité. De plus, nous agissons également loin de nos intérêts immédiats dans un contexte de coalition internationale, comme en Afghanistan par exemple. Nous sommes de nouveau dans le commandement intégré de l’OTAN et c’est une bonne chose.Aujourd’hui, nous nous devons d’appliquer les nouvelles règles d’emploi ; il n’est plus question d’actions unilatérales. Même lorsque le Président de la République française décide en deux heures d’intervenir au Mali, il prend d’emblée les précautions qui s’inscrivent dans une démarche multilatérale et veille dans la foulée à ce que des partenaires viennent conforter l’engagement français, y compris sur des missions de logistique ou de renseignement.Enfin, les raisons de l’intervention ont changé : on ne peut imaginer intervenir pour sauver un régime par exemple. Nous pouvons, à la limite, intervenir pour protéger nos ressortissants mais aujourd’hui la vision que l’on a de la présence en OPEX n’est plus une vision simplement de défense de certains régimes amis ou même défense de nos intérêts immédiats. Nos sommes présents pour des objectifs de sécurité de notre continent et de notre pays c’est cela qui justifie et qui rend acceptable les OPEX.

En 2012, dans un rapport d’information sur le cyber, vous aviez établi une liste de 10 priorités à adopter. Elles ont été pour beaucoup intégrées dans le Livre blanc de 2013 et dans la loi de programmation de 2014, qu’en est-il des capacités françaises en matière de cyber actuellement?
C’est rare pour un rapport parlementaire d’être suivi d’effets. Au niveau du cyber nous sommes passés d’une situation de milieu du gué à une situation où l’on est en tête dans le domaine. C’est-à-dire que l’on avait déjà eu une prise de conscience depuis la loi de programmation militaire de 2008, les outils en termes de structure et d’organisation étaient mis en place (le cyber État-major, l’Ansii) mais rien n’était au niveau. Il fallait une montée en puissance rapide, pas au fil de l’eau, sinon nous risquions le décrochage. Cela passait par une prise de décisions, des arbitrages qui ont été faits et respectés. Aujourd’hui, non seulement nous sommes au niveau et nous continuons de nous adapter mais nous sommes également passés en tête, nous faisons partie des pays en pointe. Ce qui est conforme à notre statut de pays capable de faire la guerre. Accessoirement, le véhicule sur ce sujet à toujours été le véhicule défense (LPM) mais toutes les décisions portent également sur la dimension sécuritaire plus généralement et sur la dimension économique.

Concernant la restructuration de la réserve opérationnelle et la constitution d’une garde nationale, qu’en est-il aujourd’hui ?
Aujourd’hui, il y a dans l’armée française 28 000 réservistes qui sont en ESR* et ces soldats sont mobilisés en moyenne 28 jours par an. Dans la gendarmerie c’est à peu près la même chose mais ce sont des missions à la journée. Nous sommes dans un contexte de montée en puissance de la réserve opérationnelle l’objectif étant de passer à 40 000 réservistes. Nous nous sommes dit qu’avec la nouvelle menace, il fallait faire de la réserve autre chose qu’une variable d’ajustement. Demain, la mission principale que pourrait avoir cette réserve ce serait déjà de contribuer à combler le désert militaire français par la tertiairisation.Dans l’esprit du Président de la République, la mission de cette garde nationale était plus large et réunissait également les forces de sécurité. C’est une erreur selon moi et nous avons eu l’occasion de lui dire lors de notre rencontre à l’Elysée : si l’on mélange les forces militaires qui dépendent du Ministère de la Défense et les forces de sécurité qui dépendent du Ministère de l’intérieur, nous aurons du mal à faire fonctionner ça en entité unique que ce soit au niveau opérationnel, de la chaîne de commandement ou des missions.La garde nationale, si l’on veut qu’elle soit efficace et pertinente, il ne faut pas que ce soit une armée bis comme en Russie ou aux Etats-Unis car ce n’est pas dans la tradition française, ni un concept chapeau, une entité qui ne fonctionne pas de la même manière. Cela doit être des militaires et idéalement une seule chaîne de commandement.

 

*Engagement à Servir dans la Réserve.

Propos recueillis le 18 Août 2016 par Lilly Formaleoni.

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